Le journalisme citoyen: une utopie?

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Le journalisme citoyen: une utopie?

Message par Ricky Banlieue le Lun Aoû 28 2006, 11:04

Par Ludovic Charpentier, sa biographie

Cet article a été rédigé par un reporter d'AgoraVox, le journal média citoyen qui vous donne la parole.


La multiplication de commentaires parfois virulents vis-à-vis d'auteurs (dont certains ont fini par jeter l'encre et arrêter d'écrire) pose finalement une question hélas de plus en plus grave: le journalisme citoyen est-il réellement possible, au-delà du stade de l'utopie?


Bon, poser la question sur AgoraVox, c'est déjà y répondre : oui, AgoraVox est un journal citoyen, dans le sens où tout le monde peut s'exprimer. Comme l'explique si bien l'équipe fondatrice dans sa page de présentation du projet: Tout citoyen est un capteur d'information, et plus loin : Alors que les médias traditionnels font descendre l'information du haut vers le bas (principe du « one to many »), AgoraVox la fait circuler de manière transversale (principe du « many to many ») et ceci grâce à une équipe de rédacteurs citoyens très hétéroclite constituée par des profils très différents. En effet, d'une manière générale, sur AgoraVox la fonction et le statut importent peu. On peut être journaliste, blogueur, fonctionnaire, chef d'entreprise, syndicaliste, étudiant ou chômeur... L'important, c'est la qualité et la pertinence des informations recueillies.

Comment est jugée la pertinence des articles? Simple, sur la même page, on peut lire : L'information soumise est donc modérée pour éviter toute dérive politique ou idéologique. Vu la spécificité d'AgoraVox, le comité de rédaction n'est pas calqué à l'identique sur le comité classique d'un journal. Pour cette raison, il est constitué par certains rédacteurs indépendants qui ont souhaité participer mais aussi par des experts en veille et recherche d'information de la société Cybion. Tous les modérateurs sont chargés de voter individuellement sur chaque article en fonction de son actualité, de sa pertinence, et surtout de son originalité.

Simple et tolérante en théorie, la méthode se heurte à la pratique. Premièrement, le principe d'un journal citoyen, c'est que tous les contributeurs ne sont pas journalistes professionnels, moi le premier. Il n'est donc pas étonnant de voir que tous les auteurs n'ont pas forcément le temps de conduire des enquêtes de terrain, ni un soin particulier des règles grammaticales et orthographiques. L'article de Philippe Gammaire est intéressant à ce point de vue : il propose que certains articles puissent être travaillés par des professionnels, à la demande des citoyens, donnant lieu à des enquêtes abouties. Problème : cette méthode rejette en un sens l'essence du journalisme citoyen. Si une professionnalisation des articles peut être intéressante, pour leur donner meilleure forme, quand le fond est pertinent, n'y a-t-il pas risque de transformer progressivement AgoraVox en un concentré d'articles de professionnels, comme n'importe quel autre journal en ligne?

Deuxième problème du journalisme citoyen, le choix des articles retenus dépend aussi des citoyens, selon la méthode retenue. D'où un léger problème. Des auteurs d'articles refusés (et je précise faire parfois partie du lot) ont parfois tendance à lancer un peu facilement une accusation de censure. D'un autre côté, certains s'étonnent de la permissivité du comité de rédaction. Mais c'est tout le problème de l'équilibre entre professionnels et amateurs : un comité 100% professionnel pourrait être soupçonné de censure, un comité 100% amateur l'est de permissivité. Sans compter les articles issus de blogs, parfois (comme l'article extrait du blog d'Alain Lambert sur la décroissance) attribués à tort au gérant du blog qui n'en est pas l'auteur...


Troisième problème, le concept d'objectivité, assez fumeux. Comme l'explique l'article relatif à la présentation du projet : Tout citoyen est un capteur d'information. Il y a des citoyens de droite, des citoyens de gauche, des patrons, des ouvriers, des étudiants, des retraités. Et aussi des citoyens journalistes comme Bernard Lallement (de Libération) et Alain Hertoghe (ancien de La Croix) qui ne peuvent se prévaloir de la sacro-sainte objectivité, vu l'orientation politique de leurs employeurs. D'où l'intérêt de la confrontation des points de vue avec d'autres citoyens, qui se positionnent dans un autre angle d'attaque.

Mais c'est là qu'intervient le plus gros problème d'AgoraVox à l'heure actuelle. Comme l'explique le dernier paragraphe de présentation du projet: Mais au-delà des vérifications effectuées par les rédacteurs et les veilleurs, AgoraVox prône un processus d'intelligence collective pour fiabiliser les informations mises en ligne. Ce processus se base sur les commentaires des lecteurs. Dès qu'un article est publié, tout lecteur peut intervenir librement pour le commenter, le critiquer, le compléter, l'enrichir ou le dénoncer. L'auteur et la rédaction peuvent interagir ainsi avec les lecteurs afin de compléter et d'améliorer l'article. Comme le dit le journaliste blogueur Dan Gillmor : "Mes lecteurs sont souvent mieux informés que moi". Parfois, le comité de rédaction décide de supprimer un article après certains commentaires des lecteurs (notamment en cas de plagiat avéré). D'ailleurs, nous encourageons vivement nos lecteurs qui ont un doute à l'exprimer librement à la suite de chaque article. Souvent des lecteurs assidus mènent des recherches et des investigations pour valider ou invalider un article, et il s'agit là d'excellentes initiatives que nous encourageons vivement. L'apport informationnel de chaque article doit être donc évalué dans le contexte des réactions qu'il a suscitées."


Le plus gros problème d'AgoraVox est que les commentateurs ont du mal à remplir ce noble rôle. N'étant pas un saint irréprochable, je reconnais que devant certains articles semblant de mauvaise foi, j'ai une légère tendance à m'emporter plutôt qu'à critiquer de manière constructive. Que voulez-vous, on est humain avant d'être citoyen... Néanmoins, je suis étonné de voir certains articles attirer un nombre élevé de commentaires pas toujours signifiants. Des commentaires parfois hors sujet, partant parfois d'un a priori sur l'auteur. Des commentaires très souvent redondants, de personnes n'hésitant pas à soumettre plusieurs fois le même avis (alors que publier un article serait parfois plus efficace, pour exposer son point de vue), certains commentateurs n'hésitant pas à poster une vingtaine de fois le même message sur un article. Pour info, les auteurs reçoivent par mail les commentaires, et même si un commentaire agressif est supprimé, l'auteur y a quand même droit, dans sa boîte e-mail. Que faire, la limite étant étroite entre un troll et un commentateur plus ou moins vaguement pertinent? Une solution proposée dans le commentaire de Carlo Revelli sur l'article de faxtronic sur la chasse aux trolls serait de mettre un login pour les commentaires sur sujet sensible. Une solution parfois utilisée, mais qui ne fonctionne pas toujours, tant la limite troll / commentaire pertinent est parfois difficile à définir. Une autre solution, beaucoup plus radicale, serait de fermer la porte à tout commentateur qui n'est pas lui-même rédacteur d'article. Une manière de pousser les commentateurs abusifs à émettre une fois pour toutes leur point de vue dans un article, et d'obtenir des corrections d'articles de la part d'autres rédacteurs, parfaitement conscients de la difficulté de soumettre un article, et donc plus respectueux (en théorie) du travail de l'auteur. La peur de rédiger est parfois conditionnée par la peur des réactions. Mais, je l'accorde, cette solution est extrêmement radicale et convient à transformer AgoraVox en pôle de journalistes plus ou moins pro., au milieu desquels le citoyen lambda n'aurait plus de champ de parole...


Une autre solution, qui permettrait de clarifier les débats agoravoxiens, serait d'en appeler à l'intelligence collective. Mais personnellement, je ne sais pas où elle se trouve, depuis le temps qu'on la cherche... Bill Gates disait de l'Internet : "Nobody knows you are a dog." Ce qu'il y a de merveilleux dans le journalisme citoyen, d'excitant, c'est la persepective que n'importe qui peut se lâcher librement, masquant partiellement ou totalement son identité. Cela dérive parfois vers des propos un peu déroutants, politiquement incorrects, en un mot, choquants. Aux auteurs de savoir saisir les limites du message qu'ils veulent faire passer, en évitant notamment la recherche de la polémique pour la polémique. Et aux commentateurs d'essayer de comprendre la pensée d'auteurs qui, parfois, se voient accoler systématiquement une étiquette pour propos trop libres.

Des auteurs ont disparu, vexés par la virulence de certains commentaires. Même si je ne partageais pas forcément les convictions de certains d'entre eux, je pense qu'il est essentiel dans le journalisme citoyen de les laisser s'exprimer. AgoraVox est une poule aux oeufs d'or d'informations. A nous de ne pas la tuer...
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Ricky Banlieue
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